À l’heure où se répandent jusqu’à saturation dans l’espace public des récits intentionnellement détachés des faits pour mieux se river à l’émotion afin de diviser, l’entreprise porte une responsabilité décisive envers ses collaborateurs – 30 millions de citoyens- : ancrer sa parole dans la reconnaissance et le respect du travail réel et proposer un cadre où il est possible de faire société.
Nous tous, citoyens, sommes désormais à la merci de tornades de récits matraqués dans les registres de l’opinion et de l’émotion sur tous les sujets qui fondent la vie en société. Ils font des faits et de la connaissance des espèces menacées. Ils enflent systémiquement dans des sphères d’entre-soi qui ne cessent de grossir au point de se confondre.
En flottaison au dessus de la complexité des faits, la narration émotionnelle simplificatrice apaise les peurs, agit en vérité jusqu’à laisser croire qu’elle protège.
L’entreprise comme dernier terrain commun
Dans l’entreprise, pourtant souvent miroir des phénomènes sociétaux, cette rhétorique reste encore à distance. Le travail résiste au récit, et l’emporte. Un produit défaillant, un bug informatique, un planning intenable, un client perdu : la réalité coupe court à toutes les narrations. L’entreprise constitue un espace singulier : celui où réalité et vérité se rejoignent, se voient, se mesurent, s’éprouvent.
Cette réalité du travail agit comme une antidote des polarisations haineuses : elle oblige des personnes qui ne se sont pas choisies, qui n’appartiennent pas aux mêmes cercles, n’ont pas les mêmes opinions, religions, convictions, appartiennent à des communautés différentes,à faire ensemble, dans le travail, sur un même un terrain de jeu.
Le travail collectif est devenu un bien précieux : il réhabitue à la lucidité. On regarde ce qui fonctionne, ce qui ne fonctionne pas, on décide ce qu’il faut changer, sans distorsion narrative et avec des personnes qui parviennent à faire ensemble.
La responsabilité politique des entreprises
Près de 30 millions de personnes sont actives en France. Dit autrement, 30 millions de personnes expérimentent le travail collectif, doivent fonctionner et agir. Si le travail réel est ce qui permet encore à des collectifs hétérogènes de tenir ensemble, alors l’entreprise porte une responsabilité sous-estimée. Il lui appartient de produire un discours interne fidèle à ce travail, au plus près des faits, des contraintes, des réussites et des difficultés, et de maintenir vivants des espaces de conversations où l’on expérimente la possibilité de se parler, de coopérer et d’agir ensemble.
En structurant la manière dont des millions de personnes continuent, chaque jour à faire société, elles deviennent de fait contributrices du politique.
La communication d’entreprise au travail du réel
Pour nourrir et matérialiser cette responsabilité aux côtés des dirigeants, la communication d’entreprise a un rôle à jouer.
Il lui appartient de recharger de son sens le mot « communication » : ce que produit la communication n’est pas un message, mais une expérience relationelle de rétroaction d’où émerge un terrain d’intelligence commun.
Son rôle, dès lors, doit consister à travailler sa connaissance du travail réel et de la manière dont il se fait au sein des équipes opérationnelles, pour construire depuis cet endroit-là le récit de l’entreprise et la manière dont se produit- parfois avec difficultés- la jonction avec le prescrit l’entreprise. C’est à cette jonction que se révèle l’intelligence du collectif.
Son rôle sera aussi de proposer des dispositifs d’expression collective – espaces de discussion, codévelopement, innovation participative…. Il s’agit de tenir la ligne entre ce qui flatte et ce qui éclaire, entre ce qui mobilise parce que cela rassure et ce qui mobilise parce que cela est exact, ou mieux, parce que cela est coproduit.
En cela, ils accompagnent les dirigeants dans une tâche décisive : faire de l’entreprise un lieu de confiance éclairée où l’on peut -encore- faire société.
Photo Eduard Goricev/Shutterstock.com


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